lundi 3 juin 2019

L'analphabétisme en France au XX° siècle.

Quand je suis née il y avait beaucoup de français analphabètes.

Bien sur, ils étaient déjà très vieux, des plus de 70 ans. Vieux mais vivants. 

Ils parlaient patois et français mais entre eux ils ne parlaient que le patois. Ils comptaient parfaitement mais ne savaient ni lire, ni écrire.

C'était un secret, ils ne le disaient pas. Je ne l'ai appris qu'en décembre de mon année de CP.

C'était, dans ma France oubliée au milieu des bois, sans route aisée et sans téléphone hors des PTT, des enfants de métayers. Le métayer travaillait la terre du "patron" ou, mieux dit, du "propriétaire".

Le propriétaire était le propriétaire terrien uniquement. Les commerçants ou les notaires étaient une classe sociale inférieure à celle des "propriétaires", y compris celle des riches artisans ou médecins avec pignon sur rue.

La Terre c'était la noblesse, la véritable possession, la seule richesse qui comptât.

Les métayers avaient des enfants qui travaillaient la terre avec eux. Il y a eu des générations entières d'enfants pour qui il était impossible de se rendre à l'école car leurs parents les mettaient au travail des champs.

Ils étaient inscrits mais n'allaient pas en classe (unique à l'époque, de 5 à 14 ans).

Quand les métayers n'arrivaient plus à payer leur dû au propriétaire tout en nourrissant leurs enfants, ils "plaçaient" leurs rejetons.

....à 12 ans, garçons comme filles, partaient trouver "une place". Soit comme ouvrier agricole, soit comme bonne, soit dans ce que l'on appelait à l'époque "des usines" mais qui dans les faits étaient de gros ateliers artisanaux.

Ainsi, ces enfants se retrouvaient analphabètes. 

C'est la Grande Guerre qui a changé tout ça. Mais c'est un autre sujet. 

Donc, en décembre de mon CP, quand je maîtrisai suffisamment la lecture et l'écriture pour entretenir des correspondances avec tous ceux que j'aimais, devant mon papier à lettre et mon enveloppe, tout à coup me traverse une pensée dérangeante :

"Pourquoi je ne reçois jamais de réponse ?" lançai-je à la cantonade.

"Parce que tu écris à des gens qui ne savent ni lire ni écrire. Ce n'est pas la peine".

Je sentis mon cœur voler en éclat, se briser en mille morceaux, mes poumons brûler, les larmes monter, mon estomac fut tranché de haut en bas. Je n'étais qu'un vase éclaté à terre, du verre éparpillé sur mon papier. Papier sur lequel j'avais préalablement tracé des lignes au crayon noir aussi fines que possible, à l'aide d'une règle, car mon écriture penchait encore beaucoup.

Puis une haine extraordinaire me prit toute entière après cette terrifiante réponse, j'ai eu envie de frapper et frapper encore jusqu'à faire taire cette bouche de laquelle ne sortaient que crapauds et serpents. Une rage contre ceux qui n'ont aucun respect pour les enfants et les vieillards, aucun respect pour l'amour des faibles.

Je suis restée penchée, le nez vers la table, j'ai tout ravalé, et j'ai dit avec la voix la plus naturelle possible :

"Cela n'a pas d'importance, quelqu'un leur lira ma lettre".

Et j'ai continué ..."Chère...et chère... J'espère que vous allez bien. Moi, je vais ...etc.."

 Chaque jeudi matin, pendant des années, j'ai écrit. Je n'ai jamais demandé aux destinataires de mes courriers s'ils les avaient reçus ou plutôt qui les leur avait lus.

Un secret doit rester un secret.