mardi 12 mars 2019

"Le principal organe de la vision, c'est la pensée."



"On voit avec nos idées, puis nous symbolisons.
On ne sait voir que ce que l'on a appris à voir."

....premier pas pour parler "Magie" ce qui peut se traduire par "Aimer follement la vie".




Ceux qui parmi nous ne bénéficient pas des progrès techniques, ou démocratiques, vont, comme les enfants de Sa Majesté-des-Mouches, redécouvrir le bénéfice du clan et les horribles merveilles de la guerre. Alors ils diaboliseront la technique qui a brisé les liens et la démocratie qui les a isolés. Une place est libre. Elle attend un « Sauveur ». La technique et la démocratie, en améliorant la personnalisation des hommes, leur a permis d'être moins ensorcelés, ce qui les désespère

Car être ensorcelés, ravis, possédés et charmés constitue un grand moment de bonheur pathologique dans une vie d'homme. 



Peut-être même les sorciers sont-ils à l'origine de l'invention du symbole ? Car rien ne nous ensorcelle plus que la représentation de la mort. 
Le théâtre de la mort.


Pour décrire l'apparition de la réflexion humaine, on a beaucoup parlé de la fabrication des outils il y a trois millions d'années, de l'émergence du langage doublement articulé il y a sept cent mille ans, et de la domestication du feu il y a cinq cent mille ans, mais on n'a pas assez réfléchi à la théâtralisation de la mort il y a cent mille ans. 

p. 265


La religiosité de la mort nécessite, elle, un travail verbal. Il faut se rencontrer et créer un lien de paroles pour exprimer nos mondes intimes et se mettre d'accord en élaborant une théorie de la mort que nous pourrons partager. Le sentiment que la vie du mort se perpétue en nous nécessite un échange de paroles : « Je sens sa présence en moi... je l'entends chaque fois me dire... je sens qu'il me protège... » Les représentations cette fois-ci sont verbales et créent un monde de mots échangeables et partageables. En remplissant un vide, le théâtre de la mort et ses théories luttent contre l'angoisse de la représentation du rien. 
Les animaux capables d'éprouver des représentations d'images perçoivent le mort et en sont parfois bouleversés. Les hommes capables de se représenter la mort en font une théâtralité qui est à l'origine des deux ensorcellements fondamentaux de la condition humaine : l'art et la religion. 
Le monde de l'imperçu prend forme grâce aux représentations de la mort, manque suprême. Mais percevoir un mort, ce n'est pas se représenter la mort. Les animaux sont désorganisés par le mort. Alors que les hommes s'organisent autour de la mort. 
p. 267

L'ontogenèse de la représentation de la mort est très lente chez nos enfants. Quand un nourrisson perçoit une stimulation effrayante, il peut crier ou se rétracter. Mais il lui faut un appareil psychique suffisamment construit pour se représenter l'imperçu parfait, le néant. Quand il parvient à la notion du rien, du vide ou de l'infini, il éprouve un vertige physique que certains nomment « angoisse ». Pour se défendre contre cette angoisse de la mort, il doit remplir la représentation du rien par des images et des mots, des œuvres d'art et un travail religieux. 
L'ontogenèse du sentiment de mort a été progressive.
p. 268



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Nous vivons dans un monde hanté par les autres qui nous jettent des sorts et nous fabriquent un destin. 

Comprendre quelle est notre place dans le vivant, comment nous en procédons et comment nous en émergeons, tel est l'enjeu de ce livre qui retrace la généalogie du monde humain, où, contrairement à une certaine idéologie libérale, il n'y a pas d'individus, où la notion même d'individu n'a pas de sens, car chacun est d'emblée saisi par un réseau de relations. En s'appuyant sur des études de cas très vivantes et concrètes, Boris Cyrulnik analyse ainsi tour à tour l'empathie, cette capacité que nous avons de nous mettre à la place de l'autre ; l'hypnose, cette fascination que nous exerçons sur les autres ou que les autres exercent sur nous ; la bouche, ce lieu d'interpénétration de l'extérieur et de l'intérieur, où s'articulent les sons créateurs d'un monde symbolique : le signe enfin, et l'émergence d'un monde proprement humain, dédoublé en un immédiat de nos sensations et de nos perceptions, et un au-delà de nos croyances et de nos représentations. 




(😉parce que j'aime bien...)

(Boris Cyrulnik anime un groupe de recherche en éthologie clinique à l'hôpital de Toulon-La Seyne et dirige un enseignement d'éthologie humaine à la faculté de médecine de Marseille et à l'université des lettres et sciences humaines de Toulon. Il est l'auteur, aux Éditions Odile Jacob, des Nourritures affectives.)