jeudi 19 décembre 2013

scène de vie parisienne



LA FOLLE CAVALE DU BUS 31
QUI VOULAIT VIVRE LIBRE
                                        
C’est à la station Vauvenargues que le jeune bus 31 prit conscience qu’il ne transportait plus aucun voyageur, les derniers venant de le quitter.
Il avait déjà pris les habitudes des anciens et ses roues devaient normalement le conduire rue Ordener, et de là le mener jusqu’à la mairie du 18eme et ensuite gare de l’Est, comme d’habitude, comme toujours…

Coup de chaleur hivernale, puberté résurgente, sauvagerie mal domptée, il prit sur la gauche, enquillant la rue Championnet, augmentant dangereusement sa vitesse, pour stopper in extremis devant le feu rouge situé à l’angle de la rue Letort.

La suite de la rue Championnet lui parut bien morne. Dans son exaltation inquiète, il avait besoin de communiquer et instinctivement il prit sur la droite la rue Letort qui lui parut de plus en plus animée au fur et à mesure de sa progression. De nouveau, il prit de la vitesse, grisé de liberté. Laissant le bas de la rue Duhesme sur sa droite, il déboucha sur la rue du Poteau.

Il était 13 heures. Ce n’est que grâce au réflexe de son chauffeur que le bus 31 ne finit pas sa course dans la boucherie d’en face, écrasant de sa masse toute la rôtisserie de poulets rôtis, de gigolettes de dindes et de cochons de lait.
Il tourna à fond le volant et freina de toutes ses forces, stoppant le bus à deux millimètres d’un poteau de trottoir antistationnement et d’un chariot du fruitier à l’angle du haut de la rue Duhesme.

Un grand silence s’ensuivit dans ce carrefour de quartier animé. Tous les regards, commerçants, clients, passants, se tournèrent
vers le bus 31, immense baleine soudainement échouée en cet endroit central.
Le bus 31 est l’un de ces bus à soufflets, dont la longueur est quasiment égale à celle de deux bus normaux. De ce fait, il lui faut des parcours offrant des virages suffisamment larges pour lui permettre de tourner aisément.
Ce n’était pas le cas : La rue Letort est très étroite quand elle débouche à angle droit sur la rue du Poteau qui elle même n’a pas la largeur d’un boulevard.
De ce fait le bus 31 échoué barrait en biais la rue du Poteau par son avant, alors que sa queue s’épanouissait rue Letort.

Il était 13h05. Après quelques instants de stupeur, les habitants du lieu reprenaient leurs esprits et la parole reprenait ses droits :
C’est un malade, il est dingue, mais qu’est ce qu’il fait là, il a bu, il s’est perdu, heureusement qu’il y avait personne, il serait mort, oui et pas de voiture non plus, il a de la chance, il a eu son permis dans une pochette surprise, j’ai déjà vu ça à Mesnilmontant il y a 30 ans, il peut pas rester là, faut qu’il avance, non faut qu’il recule, il peut manœuvrer, pourra jamais repartir,  conducteur du dimanche, etc…
Et il faut bien dire que de mémoire du plus vieux commerçant du quartier, on n’avait jamais vu de bus 31 dans ces rues, ni d’ailleurs aucun bus en aucun temps…

Il était 13h15 quand on entendit le bruit de la remise en marche du bus 31. Il avança des deux centimètres qu’il avait devant lui, puis entreprit de reculer de 10 centimètres, et ainsi de suite, une dizaine de fois.
Tous les conseilleurs de la création étaient là : Tourne à gauche, mais non à droite, mais braque nom de dieu, contrebraque maintenant, mais quel con, ah si j’avais le droit de le conduire, moi…

Il était 13h30 quand le chauffeur coupa le contact et s’abattit sur son volant, désespéré, immobile.


Un flic, normalement affecté à la traversée d’un passage piéton, rappliqua. Il circula un bon moment, portable à l’oreille, tournant autour du bus, cherchant sans doute des motifs d’irrégularité lui permettant de corser ses amendes.
Pendant ce temps, camions et voiture arrivés sans contrôle par les rues du Poteau, Duhesmes et Letort, commençaient à s’accumuler et klaxonner.
Certains voulaient reculer, mais ne le pouvaient pas, bloqués par ceux qui préféraient attendre.

Il était 14 heures quand on entendit les sirènes des pompiers, accompagnés de nouveaux flics. Les camions de pompier rusèrent et parvinrent jusqu’ au bus en empruntant la partie piétonne de la rue Duhesme. Ce qui ne servit strictement à rien, si ce n’est à sortir le chauffeur de son bus, et lui faire avaler quelque chose pour le remettre.
Les commerçants commençaient à faire front indigné :
Ca va nous faire perdre une journée de recettes, je dois être livré, les camions ne peuvent pas passer…
Les passants goguenards s’accumulaient : faut le faire sauter, c’est la seule solution, la dynamite ça me connaît, si on veut, je m’en occupe, faut le renverser sur la droite, ça laissera un passage pour les voitures, faut faire venir une grue, et pourquoi pas le couper en deux, l’avant pourra avancer et il suffira de remorquer l’arrière, mais non faut couper les poteaux du trottoir et virer les chariots du fruitier, il pourra tourner sur le trottoir, c’est quand même pas compliqué…

Il était 14h30 quand les pompiers repartirent et que survint une brigade d’employés de la RATP tout de vert vêtus, munis de portables dont ils entreprirent de faire un usage intensif. A un moment, l’un d’eux, peut-être un chef, convoqua tous les autres, leur expliqua quelque chose et ils se dirigèrent vers l’arrière du bus auquel ils se collèrent.
C’était difficile à croire : ils avaient l’intention de soulever l’arrière du bus et le déplacer avec leurs petits bras musclés.  Le « chef »
menait l’opération par des « ho, hisse ». Et la foule hilare reprenait en chœur « ho hisse ».
Rien n’y fit, le bus ne bougea pas d’un centimètre,  il fallut bien que le chef reconnaisse qu’un bus, même 31, c’est sacrément lourd.

Vers 15 heures arrivèrent en ordre militaire plusieurs dizaines de flics au petit trot. Leur mission : nettoyer le quartier, devenu entièrement paralysé,  de ses véhicules en stationnement involontaire.
Il leur fallut une petite heure mais il faut reconnaître qu’ils y parvinrent, postant des plantons aux entrées des trois rues pour en bloquer l’accès.

C’est vers 16 heures qu’arrivèrent plusieurs véhicules RATP. En descendirent des individus dont on voyait bien qu’ils étaient plus hauts dans la hiérarchie que ceux qui zonaient jusque là autour du bus. D’ailleurs ils avaient des costumes civils non RATP.
Et on le vit, le « héro ». Ce n’était pas marqué dessus, mais on le devinait, à sa manière de marcher, à la façon attentionnée par laquelle les pontes l’entouraient en lui parlant doucement avec révérence.
Il examina le bus d’un air calme, neutre et assuré. Il hocha légèrement la tête. Et puis il retira sa veste, la prit sous son bras.
Il ne fit pas de mouvements d’étirement, ne salua pas la foule, mais c’était tout comme.
Il monta dans le bus abandonné, régla ses rétros, mit le contact.
De nouveau le silence se fit dans la foule, on n’entendait plus que le moteur du bus.
Le bus recula, repartit en avant, en arrière,  et miracle, le cul du bus n’était pas revenu au même endroit. Il fallut quatre ou cinq manœuvres, pas plus, la foule applaudit et le bus se trouva bientôt aligné rue du Poteau, glorieux. Il était 16h15.

La RATP avait gagné, et on s’attendait presque à ce que le chauffeur se présente à la portière pour saluer la foule, ceint d’une couronne de lauriers. Mais non, un ponte vint lui dire quelque mot, et il repartit, héro modeste.


Le jeune bus 31 avait été maté. Jamais il ne connaitrait l’Exopotamie. A moins qu’une révolte, collective cette fois…

Texte de Jean-Michel R.
(dont je ne donne pas le nom sans l'accord) 

c'est là !