jeudi 10 octobre 2013

les petits bourgeois, l'argent et la Vie

Les gens qui choisissent de gagner d’abord de l’argent, ceux qui réservent pour plus tard, pour quand ils seront riches, leurs vrais projets, n’ont pas forcément tort. Ceux qui ne veulent que vivre, et qui appellent la vie la liberté plus grande, la seule poursuite du bonheur, l’exclusif assouvissement de leurs désirs ou de leurs instincts, l’usage immédiat des richesses illimitées du monde, ceux-là seront toujours malheureux. Il est vrai, reconnaissaient-ils, qu’il existe des individus pour lesquels ce genre de dilemme ne se pose pas, ou se pose à peine, qu’ils soient trop pauvres et n’aient pas encore d’autres exigences que celles de manger un peu mieux, d’être un peu mieux logés, de travailler un peu moins, ou qu’ils soient trop riches, au départ, pour comprendre la portée ou même la signification d’une telle distinction. Mais de nos jours et sous nos climats, de plus en plus de gens ne sont ni riches ni pauvres : ils rêvent de richesse et pourraient s’enrichir : c’est ici que leurs malheurs commencent.
 
Un jeune homme théorique qui fait quelques études, puis accomplit dans l’honneur ses obligations militaires, se retrouve vers vingt-cinq ans nu comme au premier jour, bien que déjà virtuellement possesseur, de par son savoir-même, de plus d’argent qu’il n’a jamais pu en souhaiter. C’est-à-dire qu’il sait avec certitude qu’un jour viendra où il aura son appartement, sa maison de campagne, sa voiture, sa chaîne haute-fidélité. Il se trouve pourtant que ces exaltantes promesses se font toujours fâcheusement attendre : elles appartiennent à un processus dont relèvent également, si l’on veut bien y réfléchir, le mariage, la naissance des enfants, l’évolution des valeurs morales, des attitudes sociales et des comportements humains. En un mot, le jeune homme devra s’installer, et cela lui prendra bien quinze ans.
Une telle perspective n’est pas réconfortante. Nul ne s’y engage sans pester. Eh quoi, se dit le jeune émoulu, vais-je devoir passer mes jours derrière ces bureaux vitrés au lieu de m’aller promener dans les prés fleuris, vais-je me surprendre plein d’espoir les veilles de promotion, vais-je supputer, vais-je intriguer, vais-je mordre mon frein, moi qui rêvais de poésie, de trains de nuit, de sables chauds ? Et croyant se consoler, il tombe dans les pièges des ventes à tempérament. Lors, il est pris, et bien pris : il ne lui reste plus qu’à s’armer de patience. Hélas, quand il est au bout de ses peines, le jeune homme n’est plus si jeune, et, comble de malheur, il pourra même lui apparaître que sa vie est derrière lui, qu’elle n’était que son effort, et non son but et, même s’il est trop sage, trop prudent – car sa lente ascension lui aura donné une saine expérience – pour oser se tenir de tels propos, il n’en demeurera pas moins vrai qu’il sera âgé de quarante ans, et que l’aménagement de ses résidences principale et secondaire, et l’éducation de ses enfants, auront suffi à remplir les maigres heures qu’il n’aura pas consacrées à son labeur. »


« Ils ne sont ni riches, ni pauvres. Ils rêvent de richesse et pourraient s’enrichir : c’est ici que leurs ennuis commencent ». - Georges Pérec
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