mardi 28 février 2012

Rouler ou manger


Matière première

Bilan environnemental critiqué pour les biocarburants brésiliens

Les autorités brésiliennes continuent à développer la filière des biocarburants, produits à partir de canne à sucre. Alors qu'il n'est plus le premier exportateur mondial d'éthanol, devancé par les Etats-Unis depuis 2011, le Brésil, par l'intermédiaire de son ministre de l'Agriculture, a annoncé vendredi 24 février un nouveau plan de développement de la filière.
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Avec un budget de 38 milliards de dollars, il vise à améliorer le rendement des terres cultivées, à en exploiter de nouvelles et à construire des raffineries supplémentaires. La majorité des sites de transformation opèrent actuellement en sous capacité, ce qui empêche le pays d'augmenter significativement la production. Les objectifs affichés sont d'un côté d'améliorer le taux d'incorporation dans les carburants classiques, et de l'autre de porter la part des véhicules fonctionnant à l'éthanol à 55% d'ici à 2015, contre 45% aujourd'hui. Le Brésil pourrait également profiter des mesures prises aux Etats-Unis le 1er janvier dernier (suppression des subventions et des taxes à l'importation dans la filière) pour doper ses exportations.

Ce plan fait partie de la stratégie énergétique du pays mise en place en 1975 avec le "Programme pro-alcool", lancé en réaction au premier choc pétrolier. Le Brésil avait alors décidé de développer les biocarburants, afin de moins dépendre des importations de pétrole. Il les produit à partir de canne à sucre, dont les rendements peuvent atteindre 90 tonnes par hectares, contre seulement six pour le maïs, selon les chiffres de la FAO. En plus de l'indépendance énergétique, l'industrie de l'éthanol permet au Brésil de créer plusieurs millions d'emplois chaque année (officiellement 3,6 millions en 2011). Au fil des années, cette politique s'est intensifiée et est devenue un consensus national, l'ancien président Lula n'hésitant pas à qualifier les producteurs d'éthanol de "héros nationaux et mondiaux".

Aujourd'hui, des voix s'élèvent cependant pour critiquer les ravages des biocarburants. Aux Etats-Unis, ils font régulièrement l'objet de critiques, du fait de l'utilisation massive de maïs pour la production d'énergie, ce qui contribue à faire augmenter les cours mondiaux et donc à provoquer des pénuries alimentaires. Cet argument est balayé par les autorités brésiliennes, qui font valoir que la canne à sucre, contrairement au maïs, n'est pas comestible. Mais certains spécialistes, à l'image de Jean Ziegler, ancien rapporteur des Nations Unies pour le droit à l'alimentation, dénoncent les problèmes sociaux inhérents au développement des biocarburants.

Le premier d'entre eux concerne les besoins croissants en terres agricoles, qui contribuent à la déforestation et provoquent l'expropriation ou l'expulsion de nombre de petits paysans. Au Brésil, les terres agricoles sont ainsi de plus en plus concentrées entre les mains de grands propriétaires, notamment des multinationales, alors que les petits agriculteurs luttent pour leur survie. Ainsi, dans l'Etat de São Paulo, la plus grande région sucrière du pays, l'étendue moyenne des exploitations est passée de 8.000 hectares dans les années 1970 à 12.000 actuellement, selon la FAO.

Enfin, le bilan énergétique de la production de bioéthanol est contestable, puisque l'efficience énergétique est nettement inférieure. Par rapport aux moteurs classiques, ceux fonctionnant au biocarburant ont une consommation supérieure, de l'ordre de 8% pour le biodiesel (en addition au gazole) et de 34% pour le bioéthanol (avec de l'essence). En prenant en compte l'ensemble des conséquences, les émissions de gaz à effet de serre seraient même plus importantes avec l'éthanol qu'avec le diesel, selon plusieurs associations écologistes.

Joseph Gaulier