jeudi 26 janvier 2012

Salauds de Pauvres !

Madame Michu, de la Varenne-Palombe, nous écrit : « Messieurs, je ne comprends pas : le Japon vient de connaître ses pires dévastations depuis Nagasaki, le Proche-Orient est une véritable cocotte-minute, le Maghreb est en pleine béchamel et, pour les finances publiques américaines, pardonnez-moi l’expression, mais cela commence à sentir sérieusement le pâté ! Qui plus est, après la Grèce et l’Irlande, les carottes sont désormais bien cuites pour le Portugal (en attendant l’Espagne, la Belgique et l’Italie, prochain tiercé dans l’ordre ou le désordre, auquel on peut sans risque rajouter la Grande-Bretagne et la France pour le quinté plus !). Et surtout, à certains détails, je dois vous dire que je n’ai pas le sentiment que l’économie, réelle s’entend, repart tant que ça… Ainsi, mes petits-enfants, à qui l’on avait pourtant promis que 5 années d’études à peine leur garantiraient un emploi solide, sont toujours ballotés de stages en petits boulots ; et, dans le même temps, on leur demande de débourser plus de 500 euros par mois pour une chambre de bonne de 9 m2 avec, excusez ma trivialité, des petits coins « à la turque » sur le palier… Dans de telles conditions, pourriez-vous expliquer à la modeste ménagère que je suis pourquoi les cours des matières premières continuent de fortement monter ? Et ce d’autant plus que je commence à m’inquiéter pour la facture de ma cuve de fioul l’hiver prochain, surtout avec toutes ces centrales nucléaires qui nous détraquent le climat ! »
Chère Madame Michu (ou devrais-je dire « pauvre » Madame Michu ?), je ne sais ce qui, dans votre triste courrier, me choque le plus : votre navrant degré d’incompréhension ou votre grave ingratitude ?... Car vous ne pensez tout de même pas que les banquiers centraux de tout poil et autres grands fauves qui nous gouvernent ne savent pas pertinemment ce qu’ils font et qu’ils ne contrôlent pas parfaitement la situation ? En effet, seriez-vous à ce point naïve que vous soyez encline à croire que le système économico-financier mondial puisse désormais perdurer sans une création, aussi outrancière que perpétuelle, de liquidités ? Car, pour modeste que soit votre retraite, comment voudriez-vous que l’on vous l’octroie autrement qu’en créant, ex nihilo, de la monnaie électronique ?... Bien sûr, et je pense là à votre cuve de fioul, un tel système a ses petits inconvénients (temporaires, je vous rassure, tout du moins si j’en crois nos dirigeants) ; car, vous le comprenez bien, tous ces billets de banque fraîchement imprimés ne sauraient rester inemployés et vont mécaniquement alimenter une hausse aussi rapide que gargantuesque des cours de l’ensemble des actifs – plus ou moins – réels : métaux, énergie, produits agricoles, actions, art, immobilier… Et l’immobilier, tiens, justement, parlons-en ! Je conçois que vos petits-enfants puissent être incommodés par la promiscuité susmentionnée de leurs commodités ; mais n’est-elle pas au fond un bien modeste prix à payer en contrepartie du fait que la récente revalorisation de votre modeste pavillon en meulière 1900 vous place désormais largement au-delà du seuil de l’ISF ! Et même si, comme on le susurre sous les lambris germanopratins, celui-ci venait à être remonté, ne vous inquiétez pas, il est prévu qu’à terme les deux-tiers de la population française acquitteront l’impôt sur la fortune ; eh oui, c’est ce que les économistes appellent l’effet richesse (ou encore le « feel-good factor » ). Et, s’il vous plait, ne me rétorquez pas que l’effet richesse profite en fait surtout aux riches ! Car, d’une part, il ne tient au fond qu’à vous de devenir riche : investissez simplement avec un fort effet de levier sur des sous-jacents volatils ; il vous faudra bien sûr préalablement (mais cela ne va-t-il pas évidement de soi ?...) identifier un, ou de préférence plusieurs, initiés détenteurs d’information privilégiée sur les marchés mais je ne doute pas que, malgré la pauvreté « objective » de votre réseau, vous y parviendrez, en fin de compte… Et alors, vous verrez comme c’est bon de se gaver ! Surtout quand c’est sans risques… D’autre part, réalisez-vous vraiment que, contrairement à un cliché abondamment répandu, les riches n’ont vraiment pas une vie facile ? Car (mais peut-être ne vous en êtes-vous pas rendu compte dans votre morne et lointain quotidien suburbain), le prix des produits de luxe (des simples voitures surdimensionnées façon stars du X aux chaussures sur mesure en velours de scrotum de zébu) augmente beaucoup plus rapidement que les – vulgaires ! – indices d’inflation ; les prix des spas et autres luxuriantes réminiscences de la fin de l’Empire romain explosent littéralement et c’est désormais la croix et la bannière pour dénicher une villa « décente » (piscine à débordement, vue mer, accès internet dans les toilettes…) sur la Côte à moins de 15 000 euros pour les vacances du mois d’août ! Alors, de grâce, Madame Michu, un peu de pudeur ! Prenez davantage en considération les vrais problèmes des saigneurs, pardon, des seigneurs, de notre système de socialisme de marché (dans lequel les bénéfices sont impitoyablement privatisés et les pertes cruellement socialisées) et arrêtez de nous bassiner avec vos petits soucis de petite ménagère de petite couronne !... Au fond, Grandgil, le peintre libertaire magistralement campé par Jean Gabin dans la Traversée de Paris avait bien raison de vociférer : « Salauds de pauvres ! ». Je ne vous salue pas, Madame.
Plus sérieusement (quoique…), le lecteur cinéphile pourrait se poser la question suivante : de la Traversée de Paris à un certain voyage au bout de la nuit (économique) n’y a-t-il pas, au fond, qu’un simple degré de noirceur, une évanescente nuance d’horreur ?...
 Stéphane de la Serre
Expert indépendant
. Première édition le 12/04/2011,

un moment de détente. non ? Les bienfaits du rire sont nombreux et plus à prouver !