lundi 9 décembre 2019

L'architecture du mépris.

Souvent, on analyse la ville en des termes macroscopiques : les inégalités économiques, la répartition par CSP, ou encore l’injustice spatiale et juridique. Cela donne un type de vision qui n’est pas inexact, mais on passe à côté d’un mode d’action négatif des villes. 

Ces dernières sont obsédées par leur image, qui est leur outil de valorisation le plus important. 

Aussi, puisqu’elles ne peuvent ouvertement ségréger, elles signifient spatialement le mépris par une architecture excluante. Cela peut passer par du mobilier urbain, type banc à SDF, soit par de larges projets privatisés comme EuropaCity (dont l’abandon a été acté en novembre dernier par le gouvernement, ndlr) ou le réaménagement de la Gare du Nord, où on signifie aux individus que ce qui nous intéresse chez eux, c’est leur part de consommateur. Dès lors qu’ils ne peuvent l’être car ils sont insolvables, ils comprennent de facto qu’ils ne sont pas les bienvenus...




.... Au fond, cette « architecture du mépris » a des effets sur nous tous, des effets complètement irrationnels : la ville est moins accueillante, moins fonctionnelle, les marginaux ne peuvent pas squatter et les familles ne peuvent même pas se poser. Ce mobilier nous oblige à être dans le mouvement perpétuel et nous empêche de nous arrêter pour former un « nous » confiant, accueillant. Évidemment, ces choix urbains ne sont pas neutres : ils reflètent un modèle social fondé sur l’évitement des conflits et la maîtrise des débordements...

....Les « Business Improvment Districts » (BID) sont en expansion partout dans le monde. ...une architecture standardisée, arasée, sans aspérité ni diversité, qui gagne malheureusement du terrain chaque jour. 



San Diego. CA. (BID)



Angleterre. (BID)

(Ça porte bien son nom....)


Sur ce sujet, une des grandes découvertes pour moi a été le magistral documentaire de Frederick Wiseman, In Jackson Heights (2015), sur la vie de ce quartier de Brooklyn transfigurée par un BID. Il s’agit de partenariats public-privé qui essaiment partout dans le monde. 



Les BID, comme les bancs pour SDF, sont des symptômes des nouvelles pathologies de la ville. Avec les BID, on perd ce qui fait l’essence de la ville, l’altérité. On la perd de façon non démocratique et on aboutit à l’archipélisation, c’est-à-dire à une ville atomisée...

Source et plus.


——- un très bel article. (Source : définition d’une ville. Wikipedia.)

Pour ceux qui aiment lire :



Je crains qu’il n’ait jamais été réédité en poche. Un roman fabuleux. 

La ville c’est la vie. 

« L’architecture du mépris » est une expression de Georges Perec. 




Extraits de « l’apprentissage de la ville » : 


« Cette nuit les herbes ont poussé si haut que les arbres ont peur pour leurs fruits. » (p.47)
« Le passé m'était remords, l'avenir menace, le présent dégoût. » (p.62)
"Et sommeil aussi sera notre vie de demain, quand le soleil luira et que nous nous croirons 
en éveil, nous les humains chefs-d'oeuvre, nous les petits parfaits du globe, aux mobiles de mouche, à la mémoire épaisse et à la langue agile." (p.155)