samedi 8 septembre 2018

"Ce qui se passe dans le désert reste dans le désert".

Je vous raconte une anecdote personnelle aujourd'hui. Tout ce qui va suivre est mon vécu.

Avant que tout dégénère, que nous allions frapper la Syrie d'une façon ou d'une autre et que la haine et la peur continuent leur chemin dans les cœurs comme dans les rues, et à travers les nations.

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J'étais jeune, j'étais au Moyen Orient, seule. Dans des bus improbables, sur des routes à nids de poules, visitant les villes, les unes après  les autres dans la chaleur étouffante et les odeurs de café et de fleurs. Mes seules compagnes de voyage.

Débarquée devant une ville que je voulais absolument visiter, je pénètre les lieux. Une grande place animée, une terrasse embryonnaire de café, des gens accroupis, d'autres assis, d'autres qui courraient à leurs occupations et une odeur magnifique de jasmin qui m'enveloppe.

Le jasmin c'est envoutant. Plus il y en a plus on en veut. C'est comme une drogue pour l'esprit.

A l'époque les hommes ne portaient nullement l'habit wahhabite, seules les femmes étaient voilées plus ou moins sévèrement et toujours vêtues de jupes et robes longue, pas particulièrement noires, parfois légèrement bariolées ou blanches ou avec des foulards de couleurs. Mais certaines étaient déjà toutes de noir encagées. Surtout les plus jeunes.

Elles n'étaient pas visibles dans la rue. Quand je suis entrée dans la ville il n'y avait aucune femme.

Les hommes étaient vêtus à l'occidentale, jeans et t shirts.

à l'époque j'étais sans jugement sur l'islam, partant du principe que chacun vit comme il l'entend et la défense féministe du droit des femmes en monde musulman ne faisait pas partie de mes préoccupations ni même de mes intérêts du moment.

J'étais là pour visiter, regarder et apprendre, pas pour me mêler ou juger les modes de vie en pays étrangers.

Je décide, après un petit tour dans la ville, de m'y installer pour un temps indéterminé car je comprends que cette ville là est riche en vestiges des temps anciens et que ces vestiges, moi, je veux les voir !

à l'époque j'étais "innocente" dans le sens où je ne voyais le mal nulle part. Ma confiance en l'humain était pleine et entière.

J'étais pure au sens strict. J’avançais tranquillement avec l'assurance que seule l'innocence peut offrir.
Je pense que ceci est une grâce.

Je trouve un logeur qui me loue un tout petit appartement bien calme dans le centre ville. Et je m'installe dans la ville, je visite, je regarde, je découvre, je marche, depuis tôt le matin réveillée par le muezzin, cet être détestable qui te réveille à 5h du matin et que j'injuriais copieusement en silence à chaque aurore.

L'après midi, quotidiennement en fin de journée, je m'assoie en terrasse du seul "café", le même que j'avais repéré dès mon arrivée, je regarde les gens qui déambulent en buvant de l'eau minérale fraiche, assise à l'ombre, le luxe !

Un jour, je vois un handicapé sévère traverser la place en se dirigeant vers moi.
Béquilles montant jusqu’aux aisselles et jambes encerclées de métal, le corps très abimé.
Il s'assoit à côté de ma table et m'adresse la parole directement. Au bout d'un échange de deux ou trois phrases dans un anglais approximatif, de son côté comme du mien, il me sort une blague vraiment drôle, j'éclate de rire, notre amitié était née.

L'après midi, il me faisait visiter sa ville, il m’emmenait dans des endroits insoupçonnables et magiques, dans des bâtisses vieilles et austères, et je découvrais des trésors.

Des calligraphies des temps anciens, des livres sans âge qu'un "gardien" sortait de pièces poussiéreuses et sombres et ouvrait avec d’extrêmes précautions.

Nous nous promenions à son rythme lent en riant de la vie, nous partagions des moments souriants.
Il était très malade et savait qu'il mourait jeune...

Il avait un grand sens de l'humour et nous nous amusions beaucoup tout en visitant des endroits que je n'aurais jamais pu découvrir toute seule.

Un jour il m'annonce que nous allions sortir au restaurant avec des amis à lui pour que je connaisse la fine cuisine de son pays.

Je le remercie et je me réjouis.

Le jour "J", à la tombée de la nuit, nous voilà partis ! Dans une vieille voiture un peu brinquebalante, mais la voiture n'était l'objet de la soirée de fête. Dans ce véhicule nous étions 5.

Mon ami, 3 de ses amis et moi. Nous roulons et....sortons de la ville. Je pensais que nous allions à côté dans un restaurant de sa connaissance. Erreur !

Nous roulons sur le goudron et avançons dans la nuit...
Nous sortons de la route et prenons une...piste !

Au bout de 10 km de piste au milieu du désert obscur, je prends conscience que je suis au milieu de nulle part, avec 4 hommes que je ne connais pas...Oui, il m'a fallu tout ce temps pour m'inquiéter !

Là je me dis "quand le vin est tiré...etc..."...quoi d'autre ? il fallait réfléchir avant !

Après une route qui m'a parue interminable, 😶, au milieu de la nuit tellement sombre que je n'apercevais même pas la piste, sans avoir croisé quiconque même pas un chameau, nous arrivons à destination.

Et là : le Paradis sur Terre ! une bâtisse en pierre, du jasmin qui courrait sur la façade, une abondance de roses et de fleurs exotiques, un parfum extraordinaire, des flambeaux aux murs pour éclairer le jardin et le chemin...de longues tentures blanches qui volaient doucement au souffle du vent léger en guise portes...

Nous entrons, nous sommes les seuls clients. Il n'y a qu'après que j'ai compris pourquoi.

au centre, une grande table en bois ronde, des sièges, des fleurs sur la table, des assiettes superbes, des verres transparents ...

Le long des murs au moins 6 serveurs, droits comme des piquets qui n'ont pas prononcé un seul mot de toute la soirée qui a duré toute la nuit...

Arrivent les plats, une vingtaine sur la table, des salades sophistiquées aux olives tout était délicieux.
Puis les plats de viande, etc...

Le tout accompagné de vin rosé, une bouteille vide remplacée immédiatement par une pleine... 

Dès l'arrivée des premiers plats, les serveurs muets ont amené un narguilé à la droite de chaque convive. Ils l'ont préparé et en ont tendu le bec à chacun de nous.

Je déclare ne pas vouloir fumer la préparation, mon ami insiste. Il me dit "que ce soir c'est ainsi et qu'il faut que je connaisse". OK !

Je ne saurai jamais ce qu'il y avait dans ce narguilé mais je peux vous dire que nous n'avons pas ça ici .....!

Chaque fois que nous achevions un narguilé, le préposé en préparait un autre.

A ce rythme, au bout de 3 ou 4 narguilés, tout en mangeant... le délire ! Tout le monde en train de rire, de faire des blagues, de parler politique, de tout !

A un moment je dis "nous devrions parler latin parce que là on ne comprend plus rien, tout le monde parle en même temps". Banco !

On se met à parler latin ! La tour de Babel, c'est pour les nuls ! un narguilé et zou ! tu traduis l'arabe dans le texte et même tu l'écris ! Même l'hébreu et le chinois !

En réalité je me demande encore aujourd'hui comment nous avons pu autant échanger et en quelle langue ??? Le mystère reste entier...

Juste avant l'aube, nous sommes rentrés, si, si ! Nous avons réussi à regagner la ville !

...Avant que le muezzin n'appelle et que nous soyons repérés par les "censeurs"...Ceux qui "ni ne boivent du vin rosé ni ne fument le narguilé" (du moins en public !).

Cette soirée privée devait coûter extrêmement cher. Réellement très cher ! Le lieu magique, les serveurs aux petits soins, la substance fumée, le vin interdit, la réservation de tout l'espace pour un petit groupe, la longueur des agapes ...

Cette soirée m'a été offerte malgré mes demandes à participer aux frais. Personne ne m'a rien demandé en retour. Un cadeau. Un cadeau en remerciement pour mon innocence et ma curiosité pour les antiquités ? Mystère. Mais je pense qu'il y avait de ça...

Le lendemain après quelques heures de sommeil tranquille, je retrouve mon ami.

Quand je lui fais remarquer en riant que nous pourrions dorénavant utiliser le latin plutôt que l'anglais pour fluidifier la communication, il tourne la tête et ne répond rien.

Je me tais. Jamais, ni avec lui, ni avec les autres compères (complices), nous n'avons même osé évoquer, y compris à demi-mot, la "nuit du désert". La confiance c'est réciproque. Eux aussi ils ont  eu confiance en ma capacité de comprendre et de savoir me taire.

Je n'en ai parlé à personne, inutile de le préciser, ni aux femmes avec qui je partageais des moments chaque jour, ni à mon logeur qui devait être au courant... sans rien lui demander il m'avait laissé la porte ouverte...

Quand j'ai quitté cette ville que j'ai beaucoup aimée et qui m'a tellement appris, je suis restée en contact avec mon ami.

Quand il a su qu'il allait mourir, il me l'a écrit. Il m'a dit qu'il ne m'oublierait jamais. Moi non plus je ne t'oublierai jamais. Je ne t'ai pas oublié.

_________Hommage à ta générosité et ton courage.

Quand je vous parle de "la douceur musulmane", en voilà un exemple.

Bien évidement, ne faites surtout pas ce que j'ai fait ! C'est évident.